Atelier d'écriture 2004

DE LA PRATIQUE DU SABRE ET DE L'ECRITURE

 

Il existe, de mon point de vue, deux manières de pratiquer le sabre en Aïkido.

La première consiste à raisonner et à agir en termes binaires : esprit ou corps, victoire ou défaite, fort ou faible, vivant ou mort. L'ennemi est en face de moi. Je le reconnais comme ennemi et comme ennemi seulement. Je dois lui imposer ma volonté à travers la guerre. Le sabre devient un instrument de mort par lequel j'assure ma survie.

La seconde voie repose sur la nuance et sur la respiration. Corps et esprit ne sont pas désunis, les notions de fort et de faible disparaissent. Les forces de vie et forces de mort tendent à se réconcilier car elles reconnaissent qu'elles habitent le même corps. Mon regard file au-delà de l'homme qui me fait face. Et pendant que toute l'agressivité qu'il met dans son attaque glisse sur moi, je le saisis pour l'emmener regarder avec moi le ciel, l'arbre et enfin le sol. Le sabre devient alors un révélateur de soi et du monde, démasquant les faux-semblants, indiquant une voie dans laquelle l'idée de combat prend un autre sens, celui d'un horizon poétique à construire au-delà de la brutalité.

Notre société fonctionne majoritairement sur le premier modèle. La mainmise de l'économie sur le politique, l'idée de sélection comme loi omnipotente, l'obsession de la compréhension, le fantasme de la santé perpétuelle, la négation collective et hystérique de la mort, tout cela nous accule, et nous dirige vers un état de diminution toujours accru. On cherche des moyens de résistance, mais la confusion nous prend. Tous les aspects de la vie semblent être compartimentés et dirigés par les mêmes règles. On renonce alors. On dit qu'on va se reposer et l'on se tait; mais on entretient secrètement l'idée d'une résistance qu'on a sentie possible mais dont on pas trouvé le corps.

Justement, l'écriture me paraît être un corps possible. Parce qu'elle ne se négocie pas. Parce qu'elle échappe au corps social. Parce qu'elle a, à l'instar du sabre, cet étonnant pouvoir de révélation. Elle révèle le monde, elle nous révèle, que ce soit dans nos forces ou nos fragilités. Elle n'est pas, comme je l'entends parfois un moyen d'évasion ou d'oubli. Elle est une force de résistance, de combat, une arme pour défaire les faux-semblants et dans le même temps un outil pour faire vivre une poétique au-delà des contingences, une poétique qui parle de ce que nous sommes, de ce que nous sommes vraiment, et dans laquelle la notion d'affrontement est transcendée.

Mais il y a une grande différence entre connaître le chemin et emprunter le chemin. Toutes ces belles paroles ne sont rien. C'est par l'expérience de l'écriture seule que notre travail pourra s'engager. Autrement. Vers ailleurs. Et ensemble.

 

Yan ALLEGRET
Octobre 2003

 

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